27 Janvier 2022

L’essor des biotechnologies industrielles a permis d’accéder à un panel élargi de molécules d’intérêt. Et ces dernières années, certains acteurs qui produisaient des petites molécules pour le marché des intermédiaires chimiques semblent s’orienter vers des composés à forte valeur ajoutée, notamment à destination de la pharmacie afin de mieux amortir les investissements sur leurs installations. Epiphénomène ou tendance de fond ? Les spécialistes s’interrogent.

Quelle était l’activité de Deinove à ses débuts ?

Alexis Rideau : La société a été créée en 2006, avec l’idée de produire du bioéthanol à partir d’une bactérie réputée comme incultivable, le déinocoque. Nous travaillions notamment sur Deinococcus thermalis. Nous avons été une des premières équipes en mesure de cultiver cette bactérie et de pouvoir la travailler à un niveau industriel avec des productions importantes. La particularité de cette bactérie est qu’elle est très résistante aux UV, et autres sources extérieures, comme la température, et elle présente des avantages pour un site de production industrielle.

Pourquoi vous être tournés vers la pharma ?

A.R. : Fin 2014, le marché a été bousculé. Des acteurs majeurs des biocarburants se sont retirés du marché. Il y a eu des difficultés en termes de modèle économique à ce moment-là. En parallèle, le pétrole est resté stable, contrairement aux prévisions de pénuries de la ressource. La société a donc dû revoir sa stratégie d’autant que, si son premier marché était celui des biocarburants, le potentiel de notre plateforme était, dès l’origine, identifié comme beaucoup plus vaste. Il se trouve que les bactéries sont connues pour leur capacité à être à l’origine de nombreux médicaments qui sont sur le marché. Dans le domaine des antimicrobiens, plus de 60 % des médicaments sont dérivés de métabolites secondaires qui sont produits par des micro-organismes. Beaucoup de dérivés chimiques ont également été créés à partir de molécules d’origine naturelle. De plus, nous sommes dans une période dans laquelle le marché des antimicrobiens est délaissé par les acteurs de la pharmacie. En matière de défi sanitaire, tous les éléments sont là pour permettre à des sociétés comme Deinove de montrer qu’elles ont leur rôle à jouer.

Quel est ce défi sanitaire auquel vous souhaitez vous attaquer ?

A.R. : Nous sommes dans une période qui connaît un déficit sanitaire, que l’on appelle l’ère de la résistance aux antimicrobiens. Elle a commencé dès les années 1990. À cette période-là, la recherche de nouvelles molécules antimicrobiennes a commencé à décliner : les acteurs de la pharmacie ont décidé de quitter ce domaine-là pour des raisons économiques. Les entreprises se sont concentrées sur des secteurs jugés plus porteurs, comme l’oncologie et les maladies chroniques, ce qui fait que, depuis trente ans, le niveau de la R&D dans les antimicrobiens a chuté et la découverte de nouveaux antibiotiques a cessé. À partir du moment où vous traitez les micro-organismes (bactéries, champignons…) avec les mêmes antibiotiques tout le temps, vous allez obligatoirement générer des résistances. Et aujourd’hui, nous arrivons dans une situation où le panel thérapeutique est beaucoup moins efficace.

Comment Deinove a-t-il la possibilité de tirer son épingle du jeu ?

A.R. : Le repositionnement de Deinove dans les antimicrobiens a pleinement son sens, parce qu’une grande majorité des traitements thérapeutiques connus dans ce domaine sont des petites molécules d’origine naturelle. La découverte de la plupart des classes existantes d’antibiotiques s’est faite pendant « l’âge d’or », entre les années 1940 et 1970. Elles sont pratiquement toutes issues de produits naturels. À cette époque, en raison notamment des technologies existantes et des origines des échantillons, les entreprises du secteur avaient accès à certaines branches de l’arbre phylogénétique bactérien, notamment les actinomycètes, mais la majorité de l’arbre n’a pas été explorée ! Nous faisons le pari que toutes les bactéries sont soumises à des contraintes de sélection naturelle et qu’elles ont toutes besoin de se défendre et de se protéger. C’est pourquoi elles développent les armes – les antibiotiques – mais aussi les défenses – les gènes de résistance –, les deux sont liés. Toute bactérie, à un moment ou un autre, devient résistante à un agent thérapeutique par ses capacités de mutation et de transmission horizontale. Pour nous, ce positionnement a un sens très clair. Nous avions des bases technologiques importantes à « l’ère du bioéthanol » et nous en avons acquis de nouvelles pour pouvoir investir le champ des antimicrobiens. Lorsque nous avons commencé notre activité sur le bioéthanol, nous avions une bactérie clé. Nous avons, depuis, constamment développé notre collection d’organismes d’origine bactérienne avec l’objectif de couvrir le maximum de biodiversité. Notre portefeuille compte aujourd’hui plus de 10 000 espèces. Sur les dernières années, nous avons développé des technologies robotisées et des compétences très pointues en termes de criblage, afin d’être un acteur clef dans le domaine de la découverte de petites molécules antimicrobiennes.

En plus de la synthèse de molécules pharmaceutiques, souhaitez-vous développer des produits cosmétiques ou nutraceutiques ?

A.R. : Lors de la transition de la société, du bioéthanol au monde de la pharmacie, nous avons utilisé notre biodiversité pour chercher des métabolites secondaires ou d’autres molécules qui pourraient avoir du sens pour des applications en cosmétique ou dans la nutrition. Mais aujourd’hui, en tant que directeur général, j’ai choisi de concentrer notre activité et nos investissements dans le domaine de la santé. Je reste néanmoins persuadé que ce vivier de bactéries et de technologies présente un intérêt pour des acteurs industriels stratégiques, spécialistes de domaines tels que la cosmétique et la nutrition. Il y a une forte pression au niveau du marché, notamment de la part des consommateurs mieux informés, pour des ingrédients d’origine naturelle. De nombreux industriels et même des distributeurs sont donc à la recherche d’alternatives et de nouvelles sources, pour remplacer les molécules chimiques pouvant être néfastes pour notre santé (ex : perturbateurs endocriniens). Deinove peut les accompagner, en leur permettant d’avoir accès à notre biodiversité, nos technologies et notre savoir-faire. Mais cela doit se faire dans un cadre rémunérateur pour Deinove et jusqu’à un certain niveau de développement correspondant à notre valeur ajoutée. Le marché de la résistance aux antimicrobiens est notre priorité.

 

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